DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Le Trictrac est non-seulement un des jeux les plus difficiles, mais encore un des plus nobles et des plus attrayants. Il a, sur les Dames et les Echec, l’avantage de pouvoir s’apprendre par théorie. Ignoré de la classe grossière, il suppose, dans les personnes qui le jouent, du savoir vivre et de l'habitude du monde, à l’exception pourtant d’un très-petit nombre de joueurs de profession qui passent leur vie dans les cafés ou dans les tripots. Ainsi, par la complication de sa marche, il est tout a-la-fois hors de la portée des gens du commun, et d’une facile recréation pour la partie polie de la société ; également agréable aux jeunes gens et aux vieillards, au beau sexe et aux philosophes, aux savants et aux mondains.
La génération actuelle, trop turbulente dans ses mœurs, élevée au milieu des agitations politiques, tourmentée longtemps par l’esprit militaire, mue par cette inquiétude dévorante qui résulte des grandes commotions sociales, et qui subsiste encore même longtemps après qu’elles ont cessé; la génération actuelle, dis-je, a trop négligé les jeux paisibles qui exigent quelques méditations suivies, pour se livrer à ces jeux emportés qui donnent à l’âme des émotions fortes et des secousses violentes par l’attrait des chances de ruine ou d’opulence qu’ils présentent à l'imagination. Dans nos petites villes, un grand nombre de personnes passent les nuits et les jours les cartes à la main. L’astucieuse et rapace bouillotte règne en souveraine dans les salons de province, où la cupidité, le désœuvrement et l’ennui rassemblent les hommes et les femmes dans l’unique but de se ruiner les uns les autres.
Eh ! qu’est-ce encore en comparaison de ces jeux effrénés que des motifs, qui n’ont certainement pas l’assentiment général, font seuls tolérer dans la capitale ! On ne se fait pas d’idée combien la Roulette, le Trente-un, etc., ont nui aux jeux modérés de société. Il est, à Paris, un grand nombre de personnes qui ont abandonné les Dames, les Echecs, les Cartes, et spécialement le Trictrac, pour aller passer leurs loisirs au tapis vert, ce dont elles ont à se repentir amèrement, le plus souvent toute leur vie. Philidor n’a point été remplacé ; et l’étoile du café de la Régence ne jette plus qu’une pâle clarté. Le jeu de Dames n’est guères cultivé qu’au café Manoury qui en est le véritable sanctuaire, et où il n’y a presque que des vétérans qui en soutiennent l’honneur. A leur tête, on distingue toujours le vénérable Blonde, dont le génie, quoiqu’il son déclin, éclipse encore des rivaux moins vieux qui n’ont jamais pu l’égaler ; ce Blonde, à qui Mercier a donné un passe-port pour la postérité, et qui, dans son genre, n’aura pas plus de successeur que Corneille et Voltaire, s’il est permis d’établir le moindre parallèle entre les grands hommes et les grands joueurs.
Le Trictrac, quoique bien plus répandu, compte également que des vétérans pour principaux amateurs. Il n’en existe même plus de véritablement forts, depuis la mort toute récente d’un personnage de grande distinction qui y excellait (feu le duc de Laval-Montmorency). On ne rencontre à présent que des routiniers qui en ignorent le calcul transcendant, et qui se traînent servilement dans des sentiers battus, hors desquels ils ne peuvent rien concevoir.
Ce jeu serait donc menacé d’une décadence totale dans les salons, si la restauration de la bonne compagnie ne nous garantissait pas sa restauration. N’en doutons pas, il reprendrasa vogue, il redeviendra ce qu’il a été autrefois : la recréation des honnêtes gens et des personnes bien nées et bien élevées.
Il est des hommes si enthousiastes de ce jeu,' qu’ils ne balancent pas, pourrait-on le croire, à le placer au premier rang des connaissances humaines. Il faut que je divertisse un moment mes lecteurs, en leur racontant ce que me dit, à ce sujet, un de ces memes enthousiastes. Il m’assurait gravement que Buonaparte n’aurait pas fait les fautes énormes qui ont amené sa chute, s’il eût connu le Trictrac ! Je ne pus me défendre d’un éclat de rire en entendant une pareille assertion. Je lui rappelai le fameux mot de Marcel : Que de choses dans un ménuet ! Que de choses dans une partie de Trictrac ! A Charenton 1 à Charenton ! m écriai-je. Je veux bien y aller, me répondit-il, mais enfin je ne suis pas le seul fou qui n’y soit pas renfermé; vous avez beau vous moquer, il a paru des systèmes plus absurdes que le mien. Eh ! pourquoi ne pourrais-je attribuer les fautes de Buonaparte à son ignorance du Trictrac ? Ne sait-on pas que le billard a donné un mauvais ministre à la France ? Les grands effets sont pour la plupart produits par de petites causes. D’après cela, sans s’égarer dans des considérations qui n’appartiennent qu’au génie d’un Montesquieu, si l’on peut dire avec fondement, que c’est parce que Louis XIV aimait trop le jeu de Billard que la France s'est vue, sur la fin de son règne, à deux doigts de sa, perte, et que 600,000 protestans ont été expulsés; ne pourrait-on pas, par une similitude inverse, avancer que c’est parce que Buonnparte n’a pas connu ou pratiqué le Trictrac qu’il a perdu son pouvoir, et la France son indépendance? Peut-être qu’un Chamillard nouveau, produisant un effet contraire au premier, en inoculant l’amour du Trictrac à l’usurpateur, Peut empêché de sacrifier des millions de Français, s’il ne l'eut, pas préserve de sa chute, qui devait arriver tôt ou tard parce qu’il n’était pas légitime, et que sa domination avait la tyrannie pour base. Cessez donc de railler ; je pourrais bien ex officio vous prouver ce que j’avance.
Là-dessus voilà mon homme qui poursuit sa thèse et me dit : Vous qui connaissez la langue du Trictrac, vous devriez convenir que les fautes de Buonaparte ressemblent, en grand, à celles qu’un joueur téméraire ou inconsidéré peut commettre; vous savez combien les combinaisons de ce jeu exigent de prudence, et combien la témérité y est dangereuse. Rien de plus frappant * suivant moi* que l’analogie des fautes de Buonaparte avec celles que l’on fait souvent au Trictrac. En effet, ce conquérant effrené a fait une mauvaise tenue à Moscou, qui l’a conduit à une longue enfilade jusqu’à Dresde..... Là, comme cela arrive au Jan de retour, il a paru se relever un moment, mais l’enfilade a recommencé, et il a perdu la partie en grande bredouille jusqu’à Paris. Eh! quelle grande bredouille bon Dieu ! la plus désastreuse que jamais joueur politique et militaire ait essuyée ! Faut- il énumérer toutes les écoles que Buonaparte a faites, toutes ses fautes de position ? Faut-il comparer son imprévoyance à ne pas établir de magasin, à celle du joueur qui n’abat pas assez de bois ? Faut-il l’assimiler au joueur qui raccourcit et serre son jeu, lorsqu’il concentrait ses forces à Moscou, et laissait ses derrières exposés, ou lorsque, dans la campagne de 1813, il voulait occuper une ligne de 500 lieues, et garder l’Europe entière avec 300 000 hommes? Ainsi, en prolongeant sa ligne> il l'affaiblissait * et faisait comme le joueur qui s’étale, n’abat rien de la pile, et va toujours en avant avec trois ou quatre dames seulement, sans coin bourgeois, ou avec une margot la mal fendue, pour me servir de l’expression technique, contre un adversaire qui a tout son jeu à bas par suite de la rupture d’un petit Jan ? Tous ceux qui connaissent le Trictrac, n’entendraient-ils pas les allusions que je fais ici? Et ce n’est pas seulement dans les dernières années de sa désastreuse carrière, c’est toute sa vie qu’il a agi de cette sorte. Ses succès antérieurs, quelque brillants qu’ils soient, sont dus a la même cause, à l’imprévoyance et à la témérité justifiées par la fortune. Pendant quinze ans il a été heureux, parce qu’il s’est trouvé dans une bonne veine ; mais enfin la mauvaise est venue, et il a péri. Oui, oui, Buonaparte a ressemblé à ces mauvais joueurs de Trictrac qui ne s’en vont jamais : le hasard peut les favoriser ; ils peuvent gagner souvent avec de beaux dés ; mais à la fin ils perdent en un moment ce qu’ils ont gagné en beaucoup de temps. Une mazette au Trictrac prendra onze trous de suite ; mais, par une mauvaise tenue, elle se fera enfiler et perdra d un seul coup la partie avant d’arriver au douzième trou.
Vous pouvez bien m’objecter, continue-t-il, que Buonaparte s’est en allé en Egypte, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en Flandre, lorsqu’il a abandonné son armée cinq fois.
Je répliquerai à cela que c’est de sa personne seulement qu’il s’est en allé, et non de ses positions militaires : c’est dans le reversis qu’il faudrait chercher une expression pour caractériser cette conduite ; et alors on pourrait dire qu’il s’est esquiché cinq ou six fois daus les circonstances désespérées.
Si j’avais eu la patience de l’écouter, mon maniaque aurait étendu plus loin son plaisant parallèle ; mais fi le quittai en riant de ses opinions extravagantes j et je l’abandonnai à ses burlesques rêveries.
Cependant, qui sait si ce rapprochement absurde au premier coup-d’œil est tout-à-fait dépourvu de bon sens ? Bien des gens ont voulu voir, il y a déjà longtemps, l’image de la guerre dans les échecs, je connais des esprits déliés qui trouvent dans la marche de ce jeu l'emblème d’un gouvernement régulier, même constitutionnel.
Sans doute il y a peu de justesse dans les comparaisons tirées des jeux, et les actions des hommes en société-mais pourtant il y a bien quelque ressemblance éloignée entre ces choses si disparates ; car, qu’est - ce, en définitif, que la vie humaine sinon un jeu perpétuel ? Qu’est-ce que la société, sinon une académie où tous les hommes jouent, si on peut parler ainsi, les uns contre les autres? Or, n’y a-t-il pas des chances dans tout ce qui est jeu ? Et ces chances ne sont-elles pas soumises au hasard ? Sans doute le dé est le grand acteur au Trictrac ; et le calcul le plus profond ne sert qu’à tirer le meilleur parti possible de ses caprices. Si le joueur le plus expérimenté, malgré les plus judicieuses combinaisons, perd contre le plus faible, quand il n’a pas le dé pour lui, ne voit-on pas, d’un autre côté, dans le monde, des êtres qui, avec toute la sagesse, l’inlâligence et le talent possibles, succombent sous les coups du sort ? On me répondra à cela qu’à la longue le fort joueur doit gagner le joueur faible. Certainement s’il joue cent parties avec lui, il finira par en gagner soixante ou quatre-vingts. Mais il n’en est pas de même du grand jeu que la nature nous fait jouer ici-bas; l’existence de chaque homme n’est le plus souvent qu’une partie unique qu elle lui a donné à jouer, et la fortune qui lance le dé lui laisse rarement la faculté d’en recommencer une autre avant de mourir. Il n’est qu’un petit nombre d’hommes à qui cette aveugle déesse donne la revanche, il en est fort peu à qui elle donne le tout, où qu’elle laisse se refaire. On pourrait donc métaphysiquement comparer l'existence de cent individus à cent parties d’un jeu mêlé de hasard et de combinaison, tel que le Trictrac. En supposant qu’elles fussent toutes les cent sagement conduites, il n’y en aurait toujours.qu’un peu plus de la moitié qui seraient gagnées sur cent personnes qui ne font point de fautes dans la conduite de la vie ; et certes il n’y en a pas ce nombre dans toute l’Europe ! ; ur ces cent personnes, dis-je, il y en a donc presque la moitié qui doivent échouer et se perdre, et cela parce que notre fortune ni notre bonheur ne dépendent pas principalement de nous, de même que le gain d’une partie de Trictrac ne dépend pas entièrement de l'habileté du joueur.
Eh! plût à Dieu que la carrière de la vie ressemblât seulement à une partie de Dames ou d'Échecs, nous serions encore trop bien partagés! Au moins avec la sagesse, cette sagesse si vantée des moralistes payens et chrétiens, et si rare à trouver, on serait sûr d'être heureux. Tous les hommes, il est vrai, n’y réussissent pas; mais enfin, si peu qu’il y en eût, ils pourraient se flatter de triompher avec de la vertu et du mérite tout seuls, ce qui est loin d’être possible dans l’état actuel des choses.
Mais je m’aperçois que je m’écarte trop de mon sujet, et j’abandonne des réflexions que plusieurs personnes ne s’attendaient probablement pas à trouver ici. Je me renfermerai dans le seul objet qui fait la matière de ce livre. Au reste, cette digression n’aura pas été inutile, car elle m’aura conduit à parler de l’origine du Trictrac et de son ancienneté, dont il n’est question dans aucun des traités qui ont paru jusqu’à ce jour.
L'histoire des usages de tous les peuples du monde, depuis quelques milliers d’années, nous donne encore moins de lumières sur ce jeu que sur celui des Dames et des Echecs ; ce qu’il y a de certain pourtant, et ce que j’ai pu démêler dans les obscurités qui en cachent l’origine, c’est que s’il n’est pas aussi vieux que ces derniers, il remonte au moins à une haute antiquité, et que l’époque de son invention se perd dans la nuit des temps.
L’abbé Barthélémy, dans son voyage d’Anacharsis, dit qu’il était connu à Athènes ; il était probablement différent du nôtre ; en effet il avait, chez, les Grecs seulement, dix flèches et douze dames de chaque couleur, et il parait qu’ils y jouaient à trois dés. Agathias le décrit dans son épigramme sur le roi Zénon, que l'on trouve dans l’Anthologie. Il y a cependant des savants qui doutent si c’est du Trictrac que cet Agathias a voulu parler, et ils croient que les anciens l’ont ignoré.
Mais ce qui détruit cette opinion, c’est le témoignage des Latins, dont nous avons le plus de documents sur ce chapitre. On sait que les Romains tenaient presque tous leurs usages des Grecs, leurs maîtres et leurs instituteurs. Il est donc presque indubitable que ce jeu était très connu dans la Grèce, où il avait été apporté sans doute par les Phéniciens qui ont pu l’inventer eux-mêmes ; car un peuple commerçant a dù naturellement imaginer un jeu de calcul et de commerce tel que celui-ci ; à moins qu’ils ne le tinssent encore de plus loin, soit de l’Egypte ou de l’Inde ; mais je n’égarerai pas le lecteur avec moi dans de si vastes conjectures ; le sujet n’est pas assez important pour cela.
Toujours est-il avéré que les Romains le connaissaient ; et qu’il était populaire chez eux. D’ailleurs ils jouaient beaucoup aux dés comme l’on sait. Ils l'appelaient Duodena scripta ou Lucius XII scriptorum, et leur jeu ressemblait beaucoup au nôtre. Le fameux Saumaise le prouve dans un traité particulier, où il fait la comparaison du Trictrac ancien avec le Trictrac moderne.
La table du jeu des anciens était, comme dans le nôtre, partagée de douze flèches. CeS douze flèches étaient coupées par une ligne diagonale que nous n’avons point, et qu’ils appelaient Line a sacra. Les dames, au nombre de quinze de chaque couleur, comme chez nous, s’appelaient des Calculs. On les a nommées longtemps des tables chez les modernes.
Un auteur latin s’explique ainsi :
Discolor ancipiti sub jaclu calculas astat,
Decertant que simul candidus atque niger :
Ut quamvis parili scriptorum trantile currant;
Is capiet palmam quem sua fata vocant.Les dames de deux couleurs différentes sont, en présence, incertaine du sort qui les attend. Les noires et les blanches s’efforcent à l’envi de fournir leur carrière sous la chance égale des écrivains ; celle que ses destins favoriseront saisira la palme.
La fortune et le savoir dominaient également dans ce jeu.
Lorsque les dames ou calculs, et je vous demande pourquoi nous avons nommé dames des calculs? les dames ou calculs, dis-je, étant arrivés à la dernière flèche, on disait qu’elles étaient- ad incitas. Cette expression était adoptée métaphoriquement dans le monde, pour dire qu’on était poussé à bout dans quelque chose, témoin ce passage de Plaute :
Sy. Profeclo ad incitas leonem icdiget, si eas ahduxerit ;
Mi. Quin prius disperibit saxa, quam unam calcem civerit.
Sy. Certes il poussera le marchand à bout, s’il les emmène ;
Mi. Il périra plutôt que cle reculer d’un seul pas.
Lorsqu’on avait avancé quelque jeton, ce qu’on appelait dure caiculum, et que l’on s’apercevait avoir mal joué, l’on pouvait, du consentement de son adversaire, recommencer le coup, ce qu’on appelait reducere calculum.
On n’a rien trouvé jusqu’à présent de certain sur l’étymologie du mot Trictrac. Les plus savans scholiastes du 17e siècle sont d’avis que ce mot a été formé par onomatopée, du bruit que font les dés et les dames ; c’était l’opinion de Ménage, de Furelière et de Pasquier. Sanmaise dit dans son histoire auguste, page 468 :
Quod ad hune verœ tabulée lusum attinet duodecim scriptorum, sciendum est ouinino eundem esse, paucis mut a lis, cum eo queni vulgo Trictracum appelamus.... à sono quem calculi in tabula moti faciunt.
Quant à ce qui a rapport à ce jeu de table des douze évrivains, il faut se tenir pour sûr que c’est entièrement le même* à quelques différences près, que celui que nous appelons vulgairement le Trictrac d’après le bruit que les dés font sur la table par leur mouvement.
Cette opinion me paraît fondée sur la vérité même. Quant à la marche du jeu, nous ne savons rien de ce qu’elle était chez les anciens. Elle a dû subir une infinité de changemens avant d’arriver au point oùelleest chez nous aujourd’hui ; d’ailleurs il y aun certain nombre de jeux différens qui se jouent dans le tablier du Trictrac. Les anciens en connaissaient- ils plusieurs, ou n’en avaient-ils qu’un seul ? c’est ce qu’il est impossible de décider, nous en avons, nous autres modernes, plusieurs espèces, dont les plus connues sont le Toutes tables ou Gammon, le Jacquet, le Garanguet, les Dames rabattues, etc., et enfin le Trictrac, principal objet de ce traité.
S’il est permis d’assigner un rang d’ancienneté à ces divers jeux, en raisonnant par le seul secours de la spéculation, fondée sur la gradation des progrès de l’esprit humain et de la marche de la civilisation, je dirai que les Dames rabattues ont dû venir les premières, à raison de la simplicité de la conception, et de l'absence des combinaisons ; qu’ensuile vint le Jacquet, à cause aussi de la simplicité de la conception, et à raison de la facilité des combinaisons. Après on a du imaginer le Garanguet, puis le Toutes tables ou Gammon, puis les autres jeux, et enfin le Trictrac qui ne semble en être que la réunion, le composé, mais qui est bien plus difficile et plus compliqué qu’eus tous, et qui est le véritable Trictrac par excellence, Ou ne sait pas au juste où remonte cette espèce particulière de Trictrac, proprement dit, ni à quelle époque il a été introduit en France. Il résulterait seulement, de la lecture de nos auteurs, qu’il n’y a pas trois siècles qu’il a été apporté chez nous et il est constant qu’il y a cent cinquante ans qu’on le joue, comme on le fait à présent, sans que ses règles aient subi de variation importante. Tel nous voyons le Trictrac aujourd hui, tel il se jouait du temps de Louis XIV, à quelques différences près, que j’expliquerai en temps et lieu. Il paraît même que dans ce siècle qui vit porter si loin la perfection en littérature, les gens de qualité et les riches avaient pour ce jeu une passion qui allait jusqu’à la fureur. Regnard nous représente son joueur comme en ayant le démon. Aussi fait-il dire à Valère, dans la quatrième scène du premier acte du Joueur :
.............................. Une école maudite,
Me coûte en un moment douze trous tout de suite ;
je suis un grand chien ! Parbleu je te saurai,
Maudit jeu de Trictrac ! ou bien je ne pourrai.
Sa comédie est le monument de littérature le plus remarquable, où l’on trouve des détails accompagnés d'expression techniques de ce jeu : témoin ce qu’il fait dire à ce chevalier d’industrie au Trictrac, dixième scène du même acte :
Je suis pour vous servir, gentilhomme auvergnac,
Docteur dans tous les jeux et maître de Trictrac ;
Mon nom est tout-à-bas, vicomte de la Case,
Et votre serviteur pour terminer ma phrase.........
Je sais dans un Trictrac, quand il faut un sonnez,
Glisser des dés heureux, ou chargés ou pipés ;
Et, quand mon plein est fait, gardant mes avantages,
J’en substitue aussi d’autres prudens et sages,
Qui n’offrent à mon gré que des as à tous coups,
Me font en un instant enfiler douze trous,
............Je veux, par mon savoir extrême,
Que vous escamotiez un dé comme moi-même.
Il paraît que ce Jeu était alors suivi avec ardeur par la jeunesse noble, et qu'il y avait des vieux gentilhommes ruinés par le jeu, devenus escrocs sur la fin de leur carrière, qui enseignaient non- .seulement les finesses permises., mais encore les rubriques illicites, et qui s avaient bien substituer des dés pipés ou plombés (c’est tout un), à de bons dés, et qui plantaient ce qu’on appelle le dé. C’était là leur manière de corriger la fortune ; manière très-commode en vérité !
Les changements survenus dans les mœurs sur la fin du règne de Louis XIV et pendant la régence, firent insensiblement négliger ce jeu. Cependant il resta toujours celui de la bonne compagnie; peut— être.t'essa-t-il d être autant la passion des joueurs de. qualité et de profession ; mais il demeura la recréation des salons et des personnes bien élevées. Delille en parle dans son poëme de l'Homme des Champs, comme de 1 un de ceux qui se jouent l’hiver à la ville.
Voici comme il le décrit :
J’entens ce jeu bruyant où le cornet en main,
L’adroit joueur calcule un hasard incertain.
Chacun sur le damier fixe d’un œil avide
Les cases, les couleurs, et le plein et le vide
Les disques noirs et blancs volent du blanc nu noir ;
Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l’espoir,
Battu, chassé, repris de sa prison sonore,
Le dé, non sans fracas, part, rentre, part encore ;
Il court, roule, s’abat : le nombre a prononcé.
N’est-ce pas là la touche de ce grand maître, et ne fait-il pas reconnaître le Trictrac sans le, nommer ?
Diderot a commencé la première scène de son Père de Famille par une partie de Trictrac. Le commandeur, jouant avec Cécile, fait une école, parce qu’il écoute ce que.dit son frère qui se lamente au sujet de l’absence de Saint-Albin. Aussi, Cécile s'écrie-t-elle :
Et moi.... je marque dix points d’école.
Le commandeur s'en prend à Germeuil, à qui il dit :
Monsieur, vous avez la fureur de parler sur le jeu.
Pour être devenu d’un usage moins commun, le Trictrac n’aurait pas infiniment perdu; car le plus beau jeu perd de son prix du moment qu il devient populaire, et qu’il court pour ainsi dire les rues ; le Lansquenet et le Brelan ont disparu depuis qu'ils sont devenus l’amusement des laquais. Je m’étonne que le Piquet lui-même soit encore joué aussi universellement qu’il l'est ; car ce beau jeu se joue, non-seulement dans les antichambres, mais encore dans les cabarets et dans les corps-de-garde, tant il est vrai que ce qui est essentiellement amusant par sa nature ne se discrédite pas aisément.
De tout ce que je viens de dire, il faut donc conclure : d aî.ord que le jeu de Trictrac est de la plus haute antiquité, et qu’à cause de la complication de sa marche, il n’a jamais du devenir aussi familier que les autres jeux ; en second lieu, que de tous les jeux il est celui qui offre le plus ce mélange de l’attrait du hasard et delà difficulté des combinaisons ; en troisième lieu, que c’est le seul susceptible d’une théorie, et qu’on puisse apprendre dans un livre, ce qui suffira pour établir la nécessité du présent traité.
S'il fallait prouver qu’il est le plus attrayant de tous les jeux, comme je l’ai déjà dit plus haut, je ne voudrais d’autre témoignage que celui de toutes les personnes qui le jouent habituellement, et qui cependant ne sont pas joueuses, à ne considérer le jeu que comme un vice.
Il y a mille traits, mille anecdotes qui viennent à l’appui de mon opinion sur le goût qu’il inspire. J en pourrais citer une foule ; mais je me contenterai d’en raconter une seule, parce qu’elle a été l’occasion de cet ouvrage, dont le cadre s’y rattache tout entier.
Il y a environ douze ans qu’une dame créole demeurait à Concarneau avec sa fille Elisa, que la Nature et l’éducation avaient gratifiée, à l’envi, de tous les dons heureux qui rendent une jeune personne séduisante, sans diminuer de sa candeur naturelle. Madame de Lasseroles, ainsi se nommait la mère, fréquentait beaucoup le monde, si toutefois on peut appeler ainsi la Société de Concarneau. Elle était très-riche, quoiqu’elle eût perdu d’immenses propriétés à Saint-Domingue. Un de mes amis, le jeuneKermadeuc de Vannes, devint amoureux de la charmante Elisa ; mais il ne pouvait guères espérer d’obtenir sa main, à cause de l'exiguité de sa fortune. Ce n’est pas qu'il n’y eût possibilité de s’introduire dans la maison ; mais alors on n’aurait pu y converser à son gré avec la demoiselle : la mère excluait impitoyablement tous ceux qui ne se déclaraient pas ses propres adorateurs. Il n’y avait qu’un seul moyen de lui faire la cour, c’était de lui proposer une partie de Trictrac ; car elle était si passionnée pour ce jeu qu elle y aurait passé les jours et les nuits. Elle avait eu autrefois une femme-de-chambre à qui elle l’avait appris, dans le dessein d’avoir un partenaire à domicile ; mais la pauvre créature, n’ayant pu supporter l’ennui et la fatigue des longues séances quelle lui faisait faire, avait quitté son service, malgré les bons appointemens qu’elle recevaitd elle. Madame de Lasseroles, depuis cette époque, n’avait pu trouver à la remplacer, ni à jouer autant qu’elle le désirait.
Kermadeuc cependant, résolu de tenter, à quelque prix que ce fût, la conquête du trésor que son cœur ambitionnait, prend subitement son parti, monte un beau matin dans la diligence, vient me trouver à Nantes, où je demeurais alors, quoi-qu’à plus de soixante lieues de distance, et me supplie de lui rendre un service important, dont le sort de sa vie dépendait, disait-il : c’était de lui enseigner le Trictrac dont il n avait pas la moindre notion.
Certes, ce n’était pas en effet un petit service qu il me demandait là ; car si c’est le plus amusant de tous les jeux, c’est, en revanche, celui dont l’enseignement est le plus désagréable à et il faut être amant, père ou époux, ou tout au moins ami tres-intime, pour en supporter les dégoûts. Cependant comme il m’avait rendu des services personnels très importants, et qu'il ne s’agissait de rien moins que de faire sa fortune et son bonheur, je consentis à lui en donner des leçons ; mais il fut près de perdre courage, lorsque je lui eus dit qu’il lui fallait au moins trois mois avant d’être assez fort pour jouer avec tout le monde ; il craignait que, pendant un si long espace de tems, quelque rival heureux lui enlevât l’objet de son ardeur. Néanmoins, comme il n’y avait pas d’autre moyen de parvenir à sa possession, il se résigna à faire ce dur noviciat. L’entreprise commencée, je lu tout ce qui était en mon pouvoir pour en hâter le succès et abréger l’apprentissage de mon élève. Ne fût- ce que pour diminuer l’ennui de cet enseignement, il m’importait qu’il de\int fort en peu de tems. Pour réussir, je suivis avec lui un plan d instruction analytique, au moyen duquel je pusse graduellement le familiariser avec les plus hautes combinaisons du jeu. Cela finit par faire naître dans mon esprit une curiosité nouvelle, et me suggéra l’idée de consulter tous les auteurs qui ont écrit sur celle matière. Je n’en trouvai aucun asser. bon pour le faire étudier avec fruit à mon écolier. En effet, dans tous les traités de Trictrac connus, on ne trouve point de principes satisfaisants sur la manière de bien jouer ; rien n’est si imcomplet ni si imparfait que ce qui a été écrit jusqu’à ce jour à ce sujet. Ces réflexions me firent imaginer d’en donner un au public de ma façon, et c’est d’après cela que j’ai composé cct ouvrage, où j'ai suivi le même plan que celui sur lequel je formai Kermadcuc. Il n’a rien de commun avec celui qui a paru il y a deux ans. Le mien était fait alors, et des raisons particulières en ont seules retardé la publication jusqu’à présent. J’avais regret d’abord d avoir passé mon temps à traiter un sujet sur lequel je me voyais devancé, lorsqu’nyant parcouru la nouvelle production, je m’aperçus qu elle manquait absolument de plan, et que la concurrence n’en serait pas dangereuse pour le mien. On ne petit disconvenir que les amateurs qui y ont travaillé ne connaissent bien le fond du jeu ; mais à coup sûr ils ignorent entièrement l’art décrire et de démontrer. En vain on chercherait dans leur ouvrage de la méthode et de la gradation mathématique ; il en est absolument dépourvu. Il me conviendrait mal sans doute de faire l’éloge du mien aux dépens du leur ; cependant je crois qu’on pourra m’excuser si j Ose assurer qu’en le lisant on le trouvera plus propre à enseigner le jeu aux personnes qui n’en ont aucune notion j en un mot qu’il est plus simple, plus didactique et sur-tout plus clair. Je crois, sans vanité, que la matière y est traitée à fond. Je me suis bien gardé d’en faire un recueil de positions, et d'y placer cette multitude de coups et de séances de parties, dont l’ancien traité de Damort et Cloris est si plein, que la lecture en est assommante. J’ai, cru qu’en indiquant la marche et en donnant les principes généraux, cela suflirait pour former le commençant qui a de l’intelligence. Je n’ai rien négligé pour initier les adeptes du Trictrac dans tous scs mystères, et leur en faire connaître les finesses. Une partie neuve de mon ouvrage sur-tout, et qui ne se trouve dans aucun autre précédent, c’est celle qui traite de l’arithmétique du jeu, sa véritable clé.,Dans celles qui traitent des finesses et des règles, on trouvera des solutions inconnues de tous les auteurs. De tout cela il résultera, pour les amateurs, un corps de doctrine complet dans son ensemble, qu’on pourra consulter dans les cas difficiles, et qu’on prendra pour guide de toute la conduite du jeu.
On me demandera peut-être, à cette occasion, si le Trictrac est un jeu si difficile, qu’il soit digne d être traité particulièrement et à fond. Ce serait ici le lieu de discuter si sa difficulté égale plusieurs jeux que nous connaissons, et s’il peut s’enseigner par la lecture. Je ne m’attacherai pas ici à résoudre la première partie de cette question, ce qui serait tout-à-fait superflu ; quant à la seconde partie, elle l’est assez par l’expérience. Je dirai seulement, pour justifier la nécessité de ce livre, dussé - je étonner beaucoup de gens f qu’il faut autant de temps pour bien jouer le Trictrac, que pour apprendre quelqu’une des langues vivantes, par exemple l'Italien.
Enfin ce qui semble le plus réclamer un nouveau traitédeTrictrac, c’est que,depuis environ vingt ans, ce jeu, quoique négligé, a, par le seul zèle du petit nombre de joueurs qui lui sont restés fidèles,fait plus de progrès qu’il n’en avait fait en quatre cents ans, ce qui est juste le carré de vingt ; de même que certaines sciences en ont plus fait depuis quatre-vingts ans, qu’elles n’en avaient fait en six milles, qui est à-peu-près le carré de quatre-vingts. D’où un méta- phisicien ne manquerait pas de conclure géométriquement que les progrès de l’esprit humain sont en raison directe du carré des temps, comme la gravitation est en raison directe du carré des distances ; considération profonde et lucide ! Je vois d’ici les railleurs me demander si je classe la séance du Trictrac au rang des connaissances humaines, et si elle a suivi aussi le progrès des lumières.
Sérieusement, il pourrait bien se faire que la même ardeur pour les découvertes, le même esprit d'investigation qui s’est emparé de la génération actuelle, et qui l’a fait autant avancer dans les sciences exactes pendant ces derniers temps, se soit aussi étendu aux objets les moins importons, qui ne servent qu’à l’amusement. C’est sans doute le même esprit qui a reculé si loin les bornes de la chimie et de la tactique militaire, et porté à la perfection l’art de la coiffure et celui de la cuisine !....
Quoi qu’il en soit, il est certain que les joueurs de Trictrac d’aujourd’hui sont bien supérieurs à ceux d’autrefois, et qu’ils ont trouvé une méthode de conduite infiniment supérieure. Je crois donc qu'ils pourront lire avec quelque plaisir un ouvrage qui traite de leur jeu, d’après les idées qu’ils en ont déjà eux-mêmes. Il leur servira d’arbitre, tant pour la solution des difficultés qui s’élèvent souvent dans les parties, que pour les coups difficiles, les écoles et la connaissance des règles ; peu d’entr’eux d'ailleurs connaissent l’arithmétique dont je parlerai, arithmétique à laquelle l’expérience même ne peut suppléer, et qui est indispensable pour devenir un joueur parfait.